Commémoration du massacre de Sétif – 8 mai 1945

Discours prononcé le 8 mai 2015 à Rennes

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Monsieur le consul,

Mesdames, messieurs,

Chers amis,

« Notre patrie ne nous est chère qu’à la condition de ne pas devoir lui sacrifier la vérité. »

C’est avec ces mots de Germaine Tillion, que j’ai souhaité participer à cette cérémonie du souvenir. Elle fut une militante infatigable du dialogue entre les peuples français et algériens et une combattante inlassable du système colonial. Elle entrera, pour cela, au Panthéon, ce 27 mai.

Force est de constater que pendant de trop longues années, la vérité même sur les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata fut sacrifiée.

La France ne voulait pas voir les blessures qu’elle avait infligées. Elle détournait les yeux devant son passé, devant ses responsabilités.

Aujourd’hui, c’est bien au nom du devoir de vérité que nous sommes rassemblés, ici, au square de Sétif. Je veux vous dire ma fierté, mon émotion aussi, de prendre la parole, au nom des Rennaises et des Rennais.

La vérité, même quand elle est sombre, doit être énoncée pour être acceptée et enseignée. Même quand elle est dramatique, elle doit être racontée pour apaiser et rassembler.

Aucune réconciliation ne s’est jamais construite sur l’oubli et la dénégation.

Je veux remercier le collectif des associations à l’initiative de ce moment.

L’amitié entre la France et l’Algérie ne peut avoir d’autre chemin que la reconnaissance de ce passé qui nous a trop longtemps divisé, de ce passé qui doit aujourd’hui nous rassembler.

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En ce 8 mai 1945, alors que les peuples libres fêtaient la capitulation totale de la barbarie, la France accomplissait l’impensable.

Longtemps, le chiffre même des victimes fut l’objet de controverses et de polémiques. Les historiens, dans leur grande majorité, avancent aujourd’hui le bilan terrible de 15 à 20 000 morts.

Longtemps également, très peu de voix s’élevèrent pour dénoncer l’horreur. Écoutons, à l’époque, celle, lucide d’Albert Camus. « Les souffrances du peuple arabe ne peuvent nous laisser indifférents, puisque nous les avons connues. Au lieu d’y répondre par des condamnations, essayons plutôt […] de faire jouer à leur propos les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-même. »

Les massacres de Sétif, de Guelma et de Kherrata annoncèrent pourtant les drames de la guerre d’Algérie.

Hommage doit être rendu à notre Président de la République d’avoir reconnu officiellement, durant son voyage officiel à Alger, le « système profondément injuste et brutal de la colonisation ».

À cette reconnaissance par la parole est venue s’ajouter celle par le geste, le mois dernier, d’un membre du Gouvernement, qui s’est, pour la première fois, recueilli à Sétif, au nom de la République française.

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Certains attisent encore les blessures de l’histoire. À Béziers notamment. Refusant de reconnaitre les accords d’Evian qui permirent que s’arrête, bientôt, la spirale des victimes civiles et militaires. Fichant aussi, au mépris des lois, des enfants en fonction de leurs noms et prénoms.

Construire cette « juste mémoire » à laquelle invite Paul Ricœur, voilà notre responsabilité.

Faire la juste mémoire, c’est respecter la pluralité de l’histoire qui nous lie à l’Algérie.

Faire la juste mémoire, c’est dire les influences communes et les vies croisées que nos deux peuples ont tissé.

C’est rappeler l’attachement des Français, nés en Algérie qui portent toujours en eux une part de déchirement.

C’est penser aussi aux Algériens, venus en France, qui lui ont donné leur force de travail et qui ont permis, après la Seconde Guerre mondiale, qu’elle puisse retrouver le rang qui était le sien.

C’est évoquer enfin les Français, nés de parents algériens, qui pour être pleinement des enfants de la République, n’en sont pas moins attachés au pays de leurs racines familiales.

Je pourrais poursuivre en parlant de la langue française que nous avons en partage.

Comment ne pas évoquer aussi la Mer Méditerranée dont nous sommes les deux rivages et dans laquelle se noient aujourd’hui tant de migrants ? L’Europe doit prendre toute la mesure de ce drame.

Oui, Monsieur le consul, Mesdames et messieurs, chers amis,

C’est à nous de tourner aujourd’hui, sans en oublier aucune, les pages sombres de l’histoire, pour forger, à notre niveau, dans les engagements citoyens, associatifs, politiques, qui sont les nôtres, un nouvel avenir entre la France et l’Algérie.

Rennes a toujours eu une politique de relations internationales engagée. Le partenariat qui nous lie à la Ville de Sétif, chère Jocelyne Bougeard, prend ici tout son sens.

La Ville de Rennes déploie également une action mémorielle qu’elle veut exemplaire.

Nous prenons aujourd’hui nos responsabilités, en regardant, grâce à vous, avec lucidité, avec sérénité aussi, les souffrances et les crimes, pour que la paix s’arrime au plus profond des consciences.

C’est le vœu que je forme aujourd’hui, avec vous.

Non pas dépasser le passé.

Mais au contraire l’accepter, le comprendre, pour transmettre, pour témoigner et pour dire – c’est le message je crois de cette commémoration – « plus jamais ça ». Je vous remercie.