Nous souvenir d’Antoinette Caillot

Inauguration du passage Antoinette-Caillot, à proximité du boulevard de la Liberté, avec Charles Dreyfus, petit-fils du capitaine Alfred Dreyfus.

En 1899, Rennes accueillait le procès en révision du capitaine Alfred Dreyfus, injustement condamné cinq ans plus tôt pour haute trahison. Cette condamnation sera confirmée, en dépit des évidences. Quelques Rennaises et Rennais se sont engagés pour défendre l’innocence du capitaine. Antoinette Caillot fut de ceux-là, à la tête de son journal L’Avenir de Rennes. Son nom est désormais inscrit au patrimoine de notre ville. Voici le discours que j’ai prononcé à l’occasion de la cérémonie de dénomination de voie :

Mesdames et Messieurs les élus,
Monsieur Charles Dreyfus,
Mesdames et Messieurs
et si vous me le permettez, chers amis,

Je suis très heureuse que nous soyons rassemblés, ce matin, pour révéler, dans la mémoire de Rennes, la figure d’une femme.

Une femme dont notre histoire collective avait jusqu’à présent négligé le rôle.

Une femme dont nous devons à André Hélard – je le remercie sincèrement de sa présence à nos côtés aujourd’hui – de l’avoir rendu à la lumière grâce aux travaux qu’il a conduits, pendant tant d’années, avec Colette Cosnier.

Antoinette Caillot appartenait, il y a 120 ans, à cette poignée de Rennaises et de Rennais qui prirent fait et cause pour le capitaine Dreyfus et qui s’élevèrent contre ce que Zola appelait « l’épouvantable déni de justice dont la France était alors malade ».

Elle était veuve, pourtant, depuis seulement trois ans. Mais, elle fit don de son repos. Elle sacrifia sa quiétude. Elle offrit son courage, comme le journal qu’elle possédait, à la section rennaise de la Ligue des Droits de l’Homme.  

L’Avenir de Rennes est devenu dans notre ville « la tribune de liberté et de vérité » que représentait L’Aurore pour l’auteur de « J’accuse ». Il fut le seul journal favorable à Dreyfus à Rennes.

Malgré les injures et les calomnies, les menaces et les violences, dans le climat de guerre civile qui régnait dans notre pays, et singulièrement dans notre ville, elle est restée invariablement debout dans sa conscience, dans ses convictions ; debout dans l’indignation de l’injustice flagrante qui frappait le capitaine Dreyfus.

Inscrire aujourd’hui le nom d’Antoinette Caillot dans la trame de nos rues et de nos places, c’est donc rendre justice à une femme qui s’est levée pour qu’elle soit rendue.

Honorer sa mémoire, c’est rappeler la force des principes qui furent les siens et qui doivent rester les nôtres :
le primat des Droits de l’Homme sur la raison d’Etat,
la force du droit contre le déni de la loi,
le devoir de vérité contre l’honneur de l’Armée,
l’universalisme de la République sur le racisme et les préjugés.

Célébrer Antoinette Caillot, c’est enfin regarder en face les failles de l’histoire de notre ville. Pendant le procès en révision, l’apathie de Rennes frappa un journaliste du Daily Mail. « Si jamais quelque chose devait mettre en relief ce drame poignant, c’était bien le silence de mort de cette ville morte, où il se jouait ».

Cette torpeur au cœur de l’été ne fut brisé que par les cris de haine, la tentative d’assassinat de Me Labori, l’un des avocats de Dreyfus, et par les chants antisémites entonnés lors du verdict.

Victor Basch décrira l’animosité permanente qui entourait les dreyfusards rennais. « Les yeux chargés de meurtre » autour d’eux. Les manifestations devant leur domicile. L’hostilité aussi de la municipalité de l’époque qui leur refusait le prêt de la moindre salle, les contraignant à se réfugier, dans les faubourgs de la ville, aux Trois Marches, rue d’Antrain.

Ces hommes et ces femmes étaient universitaires, instituteurs, ouvriers, étudiants, journalistes. Cette lignée d’humanistes a incarné pour reprendre vos mots, cher André Hélard, vous savez à quel point j’y suis attachée, l’honneur d’une ville qui se compromettait dans l’antisémitisme triomphant de ces années-là. Ils l’ont relevé de la honte.

Pourtant, Victor Bash s’interrogeait dix ans après le procès de Rennes, devant le Congrès de la Ligue des Droits de l’Homme : « est-ce que je parviendrai encore à vous intéresser à cette affaire sur laquelle il me semble que tout a été dit ? »

Notre ville s’est efforcée de faire mentir ses doutes, d’étudier encore et de se passionner toujours pour l’Affaire Dreyfus.

Avec le soutien d’Edmond Hervé, de Martial Gabillard, de Pierre-Yves Heurtin et sous l’impulsion de Jean-Yves Veillard, de dénominations en commémorations, de colloques en exposition permanente, Rennes fait mémoire.

Rennes a soutenu la recherche historique et a contribué à maintenir vivant le souvenir de votre aïeul, cher M. Dreyfus, dont votre famille nous a d’ailleurs légué un fonds inestimable.

J’ai souhaité, avec mon adjoint Didier Le Bougeant, que nous poursuivions cette œuvre de justice, à l’occasion de ce 120e anniversaire. Nous saluons toutes les institutions, toutes les associations, toutes les citoyennes et tous les citoyens de Rennes qui nous ont rejoints.

Si je dois retenir aujourd’hui un seul message, une seule leçon de cette Affaire qui changea à jamais le visage de notre ville, de notre pays, c’est non seulement qu’il ne peut y avoir de République sans justice et que l’iniquité faite à un homme frappe tous les autres.

Mais aussi que nos idéaux s’affaiblissent en silence – de ce silence qu’avait adopté Rennes en 1899 – des vérités qu’on tait parfois, des dénis qu’on accepte, des préjugés qu’on tolère.

On dit qu’Émile Zola avait fait de la maxime de Pascal son leitmotiv. « Il ne faut pas dormir ». Il avouait d’ailleurs que ses nuits auraient été hantées s’il ne s’était pas exposé, s’il ne s’était pas engagé.

Alors à notre tour, c’est le message que je voulais vous adresser, veillons les yeux grands ouverts.

Réveillons les consciences qui s’assoupissent parfois.

Ne nous habituons pas, de nouveau, aux appels à la haine, aux torrents d’injures, aux attaques démagogiques contre les migrants, les juifs, les musulmans.

Robert Badinter nous a fait l’immense honneur d’accepter d’être le parrain de ces commémorations.

Celui qui est évidemment aujourd’hui une des grandes consciences de notre temps, un des grands témoins de notre histoire, ne cesse d’alerter contre la résurgence de ce que nous pourrions appeler « l’esprit antidreyfusard ». 

Contre cette idéologie du rejet, de la discrimination, contre le verdict de Rennes, rappelons la victoire finale de Dreyfus. Sa réhabilitation marqua un nouveau creuset pour la République et pour ses principes humanistes.

Le 22 juillet 1906, lorsqu’il reçut la Légion d’Honneur, à ceux qui criaient « Vive Dreyfus », il a pu répondre « non Messieurs, je vous en prie. Vive la France. »

En honorant aujourd’hui Antoinette Caillot, c’est cette République et la force de ses valeurs dont nous ne doutons pas, que nous célébrons aussi ici à Rennes.

Je vous remercie.